Sujet :
Selon Pierre-Henri Simon, « l'exploitation moderne des mythes antiques » se fait généralement de la façon suivante : « L'auteur moderne cherche moins à recréer le pathétique de l'ancienne tragédie qu'à y trouver, pour l'intelligence de l'homme du XXe siècle, un prétexte de réflexion et un jeu de symboles, en l'amusant d'ailleurs par la virtuosité de la transposition. » (Théâtre et destin, 1959).Ces propos s'appliquent-ils à la pièce que vous avez étudiée cette année ? Bas de pageProblématique :
Problématique centrale : le dramaturge a-t-il cherché à émouvoir ou à susciter la réflexion ?
Problématique annexe : quelle est la place des symboles et du divertissement dans cette démarche ?
Plan :
1. Le dramaturge moderne ne cherche pas « à recréer le pathétique de l'ancienne tragédie » :
A. Sil névite pas tout à fait le pathétique :
a) Giraudoux éveille parfois, en dépit de ses efforts, la pitié du spectateur :
- On ressent linjustice du sort dEgisthe : il meurt malgré son revirement honorable - Et celle du sort de Clytemnestre : on compatit à son statut dépouse bafouée et de mère meurtrie - On a aussi pitié du sort dOreste, fait pour le bonheur
b) Giraudoux éveille aussi la terreur :
- Parce quelle est inhérente au mythe : vengeance qui fait peur parce quelle nest pas censée sarrêter (meurtres en cascades) - Il fait dElectre, par sa détermination, une « femme à histoires », ce qui fait peur aux autres personnages (à Egisthe) et au spectateur - Il opte pour une destruction spectaculaire dArgos : le spectateur peut éprouver de lhorreur
Eviter totalement le pathétique nest pas possible en raison même
de lhistoire du mythe, toujours fondée sur le tragique
B. Giraudoux sy essaie toutefois en dévalorisant les personnages du mythe :
a) Par lajout de personnages en miroir, de condition inférieure :
- Issus de la bourgeoisie : Agathe / Clytemnestre (II, 6 et II, 8), Egisthe / le jeune homme, amant dAgathe(II, 2) - Ou du peuple comme la femme Narsès, élue mère adoptive par Electre, à la place de Clytemnestre
b) Par linsertion dun comique de situation :
- Des attitudes : le tic dAgamemnon , la mort du couple royal (alors que la mort peut être source de pathétique) - Mais aussi des situations : références au vaudeville et au roman policier
c) Par des commentaires dévalorisants :
- Ceux du Mendiant, très irrévérencieux à légard des personnages de sang royal :
. « Le cancer royal accepte les bourgeois » (I, 3, l. 816) . « Quelle se casse la gueule la petite Electre » (I, 13, l. 1641) - Ceux des Euménides sur Clytemnestre en I, 1 - Ceux du Président quand il parle du truc dEgisthe (i, 2, l. 371)
C. Et en désacralisant le mythe, par essence lié au divin :
a) Les symboles dune quelconque transcendance sont ridiculisés :
- En guise de trône, on offre un escabeau au Mendiant (dont on craint quil ne soit un dieu) - Les Euménides sont comparées à des oronges, puis à des vipères - Agathe est distraite par le vol du vautour comme elle le serait par un vulgaire oiseau
b) La puissance des dieux est remise en cause par Egisthe :
- De façon irrévérencieuse : « boxeurs aveugles », « fesseurs aveugles » - Il parvient même à les berner : en nattirant par leur attention sur les délits graves - Doù la trouvaille du mariage
c) Leur existence même est parfois contestée :
- Doute dEgisthe : « Je crois aux dieux. Ou plutôt je crois que je crois aux dieux » - Doute du Jardinier dans le lamento : « même sil ny en quun, et même si cet un est absent » - Sarcasme même dElectre qui annonce à Egisthe que « la messagère des dieux » ne viendra pas (II, 8 début)
2. Aussi privilégie-t-il « la virtuosité de la transposition » :
A. Il cherche à briller par les innovations :
a) Il enrichit lintrigue en introduisant le plus souvent des éléments modernes :
- Il double lintrigue des Atrides (royale) dune intrigue bourgeoise (celle des Théocathoclès) : le laboureur dEuripide lui en fournit le prétexte (mariage avec le Jardinier, qui appartient à la 2nde famille) - Il transforme lintrigue en intrigue policière puisque Electre ne sait pas au début qui sont les meurtriers - Il introduit des éléments dintrigue : la chute dOreste des bras de sa mère, sa séquestration par les Euménides
b) Il modifie les personnages existant dans le mythe :
- Il nuance ceux qui existent et, de ce fait, les rend plus humains
. Egisthe ne reste pas un vil assassin : il acquiert une certaine noblesse dâme à la fin . Clytemnestre est également touchante par sa souffrance en tant quépouse . Le laboureur dEuripide, devenu le Jardinier, est plus quun outil : il est le chantre de lamour . Les Euménides, bienveillantes : ce ne sont plus les Erynnies vengeresses dEschyle- Il en crée dautres, le plus souvent issus du monde moderne
. Si le Jardinier nest pas à proprement parler une création . Les autres membres de la famille Théocathoclès le sont : le Président, un peu ridicule, Agathe qui initie la révolte de Clytemnestre . Cf. aussi lamant dAgathe . Le Mendiant, la femme Narsès et la foule des mendiants : modernisation du chur antiquec) Il joue avec le théâtre lui-même :
- Théâtre dans le théâtre : cf. les Euménides (I, 12)- Lentracte devenu lieu du théâtre hors du théâtre (lamento)
- Le récit traditionnel des meurtres qui rattrape (ou qui est rattrapé) les meurtres eux-mêmes
En sattaquant au mythe antique, le dramaturge moderne relève une gageure qui lamuse : il veut surprendre là où aucune surprise nest a priori attendue. Il veut créer une complicité intellectuelle entre lui et son spectateur.
B. Tout en amusant :
a) Il introduit de la fantaisie :
- Les anachronismes : le palais est construit en « pierres gauloises », cassandre est étranglée dans une « échauguette » (I, 1), Electre est comparée à une « lampe sans mazout » (I, 13), le mari dAgathe boit du « café » et fume le « cigare » (II, 6), le Jardinier fait référence à Hernani de Hugo ou LAiglon de Edmond Rostand (Lamento) - Lhumour :. Les associations de mots incongrues : l« épingle à reine » de Clytemnestre (I, 13), « le deuil » qui guérit plus vite que « lorgelet » . Les néologismes amusants : « annelages », « pharaonne »b) Il insère même une dimension comique, en contrepoint au tragique :
- En jouant sur les décalages de langue : langage très familier au sein de ce qui est supposé être une tragédie. Euménides : « Le destin te montre son derrière, jardinier » (I, 1) . Mendiant : « Quelle se casse la gueule, la petite Electre » (I, 13)- En jouant sur les décalages de situation : par lassociation des deux intrigues (Egisthe amant dAgathe et de Clytemnestre), lhistoire royale devient un thème de vaudeville (le ménage à trois) - En rendant comiques les personnages par certaines attitudes :. Le doigt levé dAgamemnon . Clytemnestre pendant au bras dEgisthe « avec colliers et pendentifs » (au moment supposé le plus tragique)c) Il joue sans cesse sur la parodie du tragique :
- Lhistoire des théocathoclès parodie lhistoire des rois - Les Euménides reprennent ironiquement les mots des personnages : « vérité de mon fils », « mirage de ma mère » (I,11) - Elles rejouent même la scène « en parodie, de préférence avec des masques » en I, 12 - La croissance « à vue dil » des Euménides, loiseau de mauvais augure regardé par Agathe, la danse de lépée ensorcelée : symboles du destin en marche certes, mais non dénués dune dimension comique
Giraudoux a donc essentiellement joué sur la fantaisie, voire le comique, non seulement pour mettre à distance le pathétique, inhérent à la tragédie, mais aussi pour samuser et amuser le spectateur, noubliant pas que le théâtre est dabord un divertissement .
C. Entre autres, il joue avec les mots :
a) En optant le plus souvent pour un langage peu courant :
- Archaïsmes : « sil est à dire » - Mots rares : « stepper », « amboine », « rouille » - Néologismes : « imminer », « annelages », « se déclarer »b) En usant et abusant de la rhétorique :
- Lantithèse :. Le Président dit avoir vu, en suivant le « plus dangereux assassin », « la plus grande innocence de Grèce » (p. 22 - 23) . « cest une entreprise damour, la cruauté » dit le Jardinier dans le Lamento . « A votre franchise je reconnais lhypocrisie des dieux » dit Electre (p.112)- La métaphore :. Pour le destin : le « pêcheur » (p. 23) ou le « cancer royal » (p. 39) . Pour la vérité : la « lampe dAgathe », Electre « ménagère de la vérité » . Laurore- Lanaphore : la question « Pourquoi ? » dans les tirades de Clytemnestre ou dAgathe - Le chiasme : « Qui aimes-tu ? Qui est-ce ? » entre II, 5 et II, 6
La fantaisie verbale chez Giraudoux manifeste sans doute le goût pour les jeux de lesprit. Mais cest surtout un moyen de maintenir lattention du spectateur en éveil
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Par cette virtuosité de la transposition, le dramaturge entend
sadresser non au cur, mais à lintelligence de son spectateur. Bien que
distrayante, toute cette fantaisie entend faire naître un questionnement, questionnement
qui est lamorce dune réflexion.
3. Ainsi la transposition moderne du mythe est-elle « prétexte de réflexion » :
A. Cest pourquoi il sappuie sur un jeu de symboles :
a) La pièce fonctionne sur des symboles :
- Ces symboles sont divers :. Éléments du décor (le palais ou lincendie final) . Accessoires comme lescabeau (I, fin 2) ou lépée (I, 12 ) . Sans oublier le vautour- Les personnages eux-mêmes deviennent des symboles :. Les Euménides et leur croissance, le Mendiant Þ mettent en évidence la marche inéluctable du destin . L? entre Electre et Egisthe devient elle aussi symbolique = lindividu ? la Cité
b) Ces symboles sont ambigus :
- Les éléments du décor :. Dualité de la façade du palais : douleur / bonheur . Les jeux de lumière sont à lire à deux niveaux : destruction / renouveau . Lescabeau : trône, mais parodique- Les personnages. Les Euménides : harcèlent et protègent, annoncent le destin en marche par leur croissance mais tentent de lannuler . Le mendiant : dieu ou vulgaire ivrogne ? . Le vautour : signe de la grandeur dEgisthe ou de sa fin prochaine ?
La mise en scène est, du fait de cette esthétique de lambiguïté,
très problématique. Elle est donc propre à susciter la réflexion.
B. Giraudoux permet par la constante interrogation quil suscite une relecture moderne du mythe :
a) Une lecture psychanalytique est possible pour comprendre la complexité des personnages :
- Le complexe ddipe au féminin, mis à jour par Freud (fin du XIXème) :. Amour dElectre pour son père et pour son frère . Voire relation trouble entre Oreste et sa mère (I,11) . Rivalité de la fille et de la mère- La recherche identitaire dElectre : ce trajet peut être celui de chacun - La complexité des personnages : toujours nuancés, comme dans la vie Þ appel à la circonspection dès que lon est tenté de condamner
b) Une lecture politique appropriée à cette 1ère moitié du XXème :
- Réflexion sur lattitude à adopter face au risque de totalitarisme :. Cf. montée de lextrême droite depuis 1934 . La tranquillité de la « patrie » peut-elle être acquise au prix de compromissions ?- Réflexion sur la responsabilité de lindividu au sein dune collectivité (la cité au sens moderne):. Lindividu peut-il exposer la collectivité aux risques de son idéal ? . Peut-on contester lordre établi (le pouvoir de létat, celui du mari, celui de la religion) ? . Quelles sont la mission et les responsabilités du dirigeant ?- Réflexion sur la structure de la société : quelle place doit avoir de la femme dans notre société ?
c) Une lecture philosophique en découle :
- Peut-on distinguer le Bien et le Mal ?. Egisthe veut le Bien : en fonction de la collectivité . Electre aussi : mais le Bien absolu, qui se révèle être le Mal au regard dArgos- Réflexion sur la fragilité de la condition humaine : cf. la thématique du bonheur impossible (à propos dOreste, ou encore le lamento du Jardinier) - Réflexion sur le libre-arbitre :. Réflexion sur lexistence ou labsence de Dieu . La fatalité externe (destin imposé par les dieux) est donc remplacée par une fatalité interne aux personnages (la haine inexpliquée qui meut Electre et qui lentraîne inexorablement vers la vengeance)
Giraudoux vivifie donc le mythe en réactivant sa portée universelle
(réflexion sur la fragilité humaine par exemple) et en ladaptant aux problèmes du
XXème (disparition de la foi, montée des dictatures
)
C. Il suscite donc en fait une réflexion sur la condition de lhomme moderne :
a) Le mythe est rendu accessible à tous :
- Cest la raison de lélargissement de lunivers de la tragédie à toutes les couches sociales :. La bourgeoisie avec les Théocathoclès . Le peuple avec le Mendiant, la femme Narsès et les mendiants- Cest aussi le rôle des écarts de langages :. Les anachronismes insèrent la tragédie dans la modernité . Le langage trivial est le reflet dun langage largement répandu
b) Pour souligner le tragique existentiel :
- La solitude de lhomme devant ses choix :. Egisthe qui naime plus et nest plus aimé . Electre qui na jamais aimé et fait peur- Lincommunicabilité entre les êtres :. Agôn qui oppose Electre et Egisthe (paroles parallèles, vouées à ne pas se rencontrer, chacun étant rivé à son « don ») . Aussi tragique : limpossibilité de dialogue entre la mère et son fils (I, 11), entre la mère et sa fille, ou entre la sur et le frère sur le thème du bonheur (II, 3)
c) Labsence de réponses toutes faites :
- Le monde moderne perd ses certitudes : cf. période de lentre deux guerres - Aussi Giraudoux ne fait-il que poser des problématiques, comme on la vu plus haut - Son théâtre est celui de lambiguïté : il ne propose aucune thèse claire, mais en confronte plusieurs. Clytemnestre nest pas tout à fait condamnable : elle est pétrie de souffrance . Il en est de même pour Agathe . Electre nest pas tout à fait admirable : elle se rend coupable de la catastrophe qui touche Argos et de la souffrance de son frère (cf. scène finale) . La présence de Dieu est remise en cause, mais pas complètement niée
De fait, il nous invite à éviter toute position péremptoire, à adopter
une attitude réfléchie et mesurée. Sil soutient une thèse, cest seulement
que le Bien nest jamais nettement dissociable du Mal.
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Par son refus de jouer avec les émotions du spectateurs et par ce désir
constant détablir une connivence intellectuelle, le dramaturge moderne donne de
nouvelles dimensions et fait de la scène le lieu dun débat didées.
Ne pas oublier lintroduction ni la conclusion !